« La manière dont une entreprise accompagne ses salariés à 55 ans conditionne souvent la façon dont ils vivront à 80 »
Vieillir n’est plus seulement une question médicale ni même sociale : c’est devenu un véritable enjeu d’organisation collective qui traverse l’entreprise, le territoire et la famille.
Avec Joachim Tavares, entrepreneur engagé dans la Silver Économie et ancien fondateur de Papyhappy, cet échange explore cette continuité souvent invisible entre la manière dont nous travaillons, la façon dont nous habitons nos villes et ce que nous devenons à un âge avancé. Comparaison des établissements, rôle du territoire, place des aidants et responsabilité des entreprises : la conversation interroge une idée à la fois simple et exigeante : on ne commence pas à bien vieillir à 85 ans, on s’y prépare tout au long de la vie active.
Pour commencer simplement : qui êtes-vous aujourd’hui et comment êtes-vous arrivé dans cet univers du vieillissement ?
Je suis entrepreneur dans le médico-social et j’ai fondé en 2016 « Papyhappy ». L’idée était d’accompagner les personnes âgées et leurs proches dans le choix d’un nouveau lieu de vie. À l’époque, on parlait surtout des maisons de retraite, alors que le secteur changeait profondément : résidences seniors, habitats partagés, colocation intergénérationnelle, logements autonomes… Les familles se retrouvaient face à une offre beaucoup plus large mais sans véritables repères.
Depuis, j’ai continué à travailler dans la Silver Économie avec une approche plus globale : le vieillissement ne se résume pas au soin, il concerne l’environnement de vie, les territoires et la société dans son ensemble. Aujourd’hui je développe une structure à mission autour de ces enjeux.
Lorsque vous avez lancé « Papyhappy », le choix d’un établissement fonctionnait beaucoup à la réputation. Pourquoi avoir introduit l’évaluation et la comparaison ?
Parce que la réputation ne suffisait plus. Pendant longtemps, on choisissait l’établissement « connu », ou le plus proche du domicile, celui dont quelqu’un avait entendu parler. Mais l’offre est devenue trop diverse pour fonctionner ainsi. Notre objectif n’était pas de juger mais d’orienter. Un lieu peut être très adapté pour l’autonomie sociale et moins pour des besoins médicaux lourds, un autre l’inverse. Comparer permet d’adapter le choix à la situation réelle de la personne.
En réalité, nous avons surtout voulu rendre visible la qualité du travail des professionnels. Beaucoup d’établissements font très bien, mais personne ne le sait. On est passé d’une logique de réputation à une logique d’adéquation.
Votre travail vous amène aussi à observer les territoires. Peut-on bien vieillir partout ?
Le territoire compte effectivement énormément. Les familles sont plus dispersées qu’avant, les aides diffèrent selon les départements et l’offre médicale n’est pas homogène. Et puis les résidents d’EHPAD sont aujourd’hui beaucoup plus âgés et dépendants qu’il y a vingt ans : l’entrée se fait plus tard, avec davantage de besoins médicaux.
Mais à mon sens, ce qui fait véritablement la différence, c’est la coordination locale.
J’ai créé l’association Nos Ainés Heureux qui participe au programme « Petites Villes de Demain », qui illustre parfaitement cette dynamique. Dans certaines petites communes, des initiatives remarquables voient le jour : journées du bien vieillir mobilisant commerçants, écoles et professionnels de santé, actions intergénérationnelles, mise en réseau des acteurs locaux.
On peut bien vieillir partout, à condition que le territoire s’organise et assume cette responsabilité collective. À défaut, même une grande ville peut devenir un désert relationnel !
Chez FJ-SLA Consultants, nous avons créé le label « RSE Cap Expérience » pour accompagner le bien vieillir en entreprise. Au fond, la dépendance de fin de vie n’est-elle pas la conséquence de la façon dont on gère l’âge pendant la carrière ?
Je le pense profondément. On ne commence pas à vieillir à 80 ans, on commence bien plus tôt dans sa vie active, dans l’entreprise. Aujourd’hui apparaît une situation nouvelle : les salariés seniors deviennent aidants. Ils doivent aider leurs parents très âgés tout en soutenant parfois leurs enfants encore en insertion professionnelle. Cette double pression psychologique n’existait pas à ce niveau pour les générations précédentes.
Si l’entreprise n’accompagne pas ces situations (prévention santé, organisation du travail, reconnaissance de l’expérience…) elle transfère la difficulté vers le médico-social vingt ans plus tard.
Pour aller dans ce sens, on voit parfois réapparaître certaines formes d’accompagnement par l’entreprise. Retour du paternalisme ou évolution logique ?
Plutôt une évolution sociétale. Les entreprises redécouvrent la valeur de l’expérience : stabilité, transmission, fidélité… Le coût immédiat n’est pas l’indicateur pertinent. La performance durable dépend de la continuité des compétences.
Demain, accompagner un collaborateur senior sera aussi naturel qu’accompagner un jeune parent aujourd’hui. Ce n’est pas de l’assistanat, c’est une stratégie.
Si vous deviez résumer : bien vieillir est-ce une question médicale ?
Non. C’est une trajectoire de vie. Le travail, la prévention, le territoire, la famille et le logement forment une chaîne continue.
On ne devient pas dépendant à la fin de la vie. On construit (ou non) son autonomie pendant toute la vie.

