« L’âge n’est pas une barrière si l’on entretient le corps par un travail physique quotidien et si l’on nourrit l’esprit en choisissant d’être toujours un aventurier, plutôt qu’une victime. »
Bonjour Madame Pagava, pouvez-vous vous présenter ?
Je suis née à Paris le 13 mars 1932.
Je suis une danseuse étoile française et également chorégraphe, et professeur de danse. Je suis d’origine géorgienne, ma famille a émigré en France, mon grand-père étant Noé Nikolozi Jordania, qui fut président de la Première République géorgienne.
Mon parcours a débuté très tôt, c’est ce qu’on appelle la vocation.
J’ai commencé ma carrière sur scène à l’âge de douze ans dans les Ballets Roland Petit. J’ai été formée par de grands maîtres, notamment Madame Egorova, une ancienne étoile du Théâtre Mariinsky.
À l’âge de quinze ans, Serge Lifar m’a attribué le titre d’étoile, ce qui est très rare et fait de moi l’une des plus jeunes danseuses à avoir reçu ce titre.
J’ai rejoint les Ballets de Monte-Carlo au début de l’année 1948. J’y ai dansé les grands rôles du répertoire classique, comme Le Lac des cygnes et Giselle, et j’ai créé des chorégraphies de Serge Lifar, George Balanchine et Léonide Massine. Je suis restée dans cette compagnie pendant cinq ans, alternant répétitions et tournées mondiales.
J’ai eu l’occasion de danser avec de grands noms, notamment Roland Petit, Jean Babilée, Youly Algaroff, George Skibine, et Maurice Béjart.
De 1961 à 1964, j’ai été la première ballerine du Nationale Ballet d’Amsterdam.
J’ai toujours considéré la danse comme une passion. Après avoir réalisé plusieurs chorégraphies, j’ai fondé ma propre compagnie en 1973, Les Ballets Ethery Pagava (qui sont devenus le Ballet théâtre de Paris en 2003).
De 1974 à 2001, j’ai dirigé avec Jacques Douai, le Théâtre du Jardin pour l’Enfance et la Jeunesse au Jardin d’acclimatation à Paris. Le but de cette entreprise était d’ouvrir la porte de l’art à tous les milieux sociaux. Nous avons développé une pédagogie visant à sensibiliser le jeune public à la danse. Et durant cette période, plus de trois cent mille enfants ont bénéficié de cette expérience.
Je continue aujourd’hui de transmettre mon savoir, à travers des masterclasses de danse classique.
Je poursuis également mes activités créatives. Je me consacre actuellement à la préfiguration d’un livre sur mon parcours, prévue pour le 14 novembre, accompagnée d’une chorégraphie et d’une exposition. Ce nouveau ballet sera monté sur les chansons de Jacques Douai.
Aujourd’hui, à 93 ans, quel rapport avez-vous avec le fait de prendre de l’âge ?
Je dirais, qu’il est empreint d’un profond optimisme et de la conviction que l’âge n’est pas une barrière si l’on entretient à la fois le corps et l’esprit.
Dans le milieu de la danse, le fait de prendre de l’âge n’a jamais été un problème. On considère mon expérience en tant que danseuse étoile, et on ne fait pas attention à mon âge. Lorsque l’on voit un maître de ballet ou un chorégraphe âgé, on lui voue un profond respect pour tout ce qu’il connaît.
Par contre, il est indispensable de s’entretenir.
Physiquement. Je crois que c’est grâce à la danse que j’arrive à tenir et que je me sens bien.
Je m’entraine 1 heure et demie par jour, encore aujourd’hui. Peu importe l’heure à laquelle je rentre. Le fait de faire ces mouvements me fait du bien.
Je continue de donner des masterclasses de danse classique pour tout niveau et tout âge, car le travail physique est essentiel pour entretenir le corps. Je suis convaincue que tout le monde devrait danser.
Et mon approche de l’existence est de toujours faire face aux difficultés avec courage et optimisme. Il est vital de rester optimiste. J’ai retenu d’un livre (de Paulo Coelho) l’idée que face aux épreuves, on a le choix : « soit je deviens une victime, soit je deviens un aventurier ». Je choisis toujours d’être un aventurier.
Même après de nombreux accidents et fractures (comme m’être cassé le bras sur scène à 12 ans, mais avoir continué à danser jusqu’à la fin), je ne me suis jamais découragée.
Pensez-vous que développer le projet de « bien vieillir » pourrait être important dans le monde de l’entreprise ?
C’est une question très pertinente, et je pense que oui, le « bien vieillir » est absolument essentiel dans le monde de l’entreprise, tout comme il l’est dans le monde artistique ou dans la vie en général.
Mon expérience, bien que principalement dans le domaine de la danse, m’a montré que l’âge ne devrait pas être une barrière, mais plutôt une source de richesse et de transmission.
Dans le monde de l’art, et je crois que cela devrait s’appliquer à l’entreprise, on ne regarde pas l’âge, mais la qualité de ce qui est produit.
L’âge confère l’expérience, et il est crucial de transmettre ce savoir. Les gens âgés ont beaucoup de choses à dire, ils ont l’expérience, et ils peuvent apporter beaucoup aux jeunes. J’appelle cela être un « passeur de savoir ». Je poursuis ce rôle moi-même pour passer le savoir que j’ai appris de mes grands professeurs.
Il est donc important de permettre aux personnes passionnées par ce qu’elles font de continuer le plus longtemps possible dans leur rôle, surtout lorsqu’elles peuvent transmettre. Si l’on est mis de côté, on risque de ne plus pouvoir partager cette expérience.
Je voudrais également parler du rôle de l’Art pour élever l’esprit de l’entreprise.
Chaque être humain a besoin de poésie. J’ai vu comment le fait de participer à des activités artistiques, ou d’y être exposé, change complètement la façon d’être des gens. Les gens m’ont dit : « on travaille mieux, on est porté par quelque chose ».
Nous avons eu des entreprises comme EDF et Renault qui sont venues voir nos spectacles. De plus, dans le cadre de nos activités avec Jacques Douai, nous sommes allés directement dans les entreprises pour faire des démonstrations et ensuite faire danser tout le monde, ce qui générait beaucoup d’enthousiasme. En Hollande, lorsque j’étais Première Ballerine au Nationale Ballet d’Amsterdam, il y avait beaucoup d’échanges entre la compagnie et les entreprises.
Je crois qu’il est crucial de ne pas se mettre des barrières soi-même et de ne pas se dire : « je pourrais pas ».
Dans le contexte actuel, comme vous l’évoquiez, il est vrai que les entreprises ont tendance à mettre les gens « dans des cases » à partir de 45 ou 50 ans, d’où la nécessité de créer des labels, comme le label RSE CAP Expérience que vous êtes en train de développer, pour attester que l’entreprise prend en compte tous les âges et les traite de la même façon. Cela témoigne d’un besoin de valoriser et d’intégrer l’expérience et la longévité au sein du tissu économique.
Si vous deviez prodiguer des conseils aux plus jeunes, aux seniors qui nous lisent ?
Mes conseils pour toutes les générations :
1.L’Exigence et la Recherche de la Perfection
Que vous soyez jeune et en pleine ascension, ou senior et expérimenté, la recherche de la perfection est un moteur essentiel.
- Travaillez sans relâche : la danse est une passion, mais si l’on ne s’entraîne pas tous les jours, on danse moins bien. C’est le travail et l’exigence qui sont cruciaux pour devenir grand, il ne faut pas se faire d’illusion.
- Restez modeste et passionné : les danseurs sont modestes, car ils sont avant tout passionnés par ce qu’ils font et par la recherche de la perfection, bien plus que par le statut de « star ».
- Le Maintien du Corps : l’impératif physique
L’entretien physique est non seulement vital pour ma profession, mais il l’est aussi pour le bien-être général, quel que soit l’âge.
- Restez actif : les muscles deviennent plus fragiles avec l’âge si on ne les fait pas travailler. Je suis convaincue que tout le monde devrait danser ou pratiquer une forme d’expression corporelle.
- L’Entretien de l’Esprit : Créativité et Lecture
Il ne faut pas seulement entretenir le corps, mais aussi nourrir l’esprit.
- Élevez votre vision : il est important d’agrandir sa vision et d’élever l’esprit par des activités intellectuelles.
- Lisez des ouvrages profonds : déterminez du temps pour la lecture de livres qui vous élèvent et offrent une façon différente de voir les choses, et non uniquement des livres qui vous endorment.
- Laissez-vous inspirer par l’Art : chaque être humain a besoin de poésie. L’art est un moteur, car il représente « le meilleur de l’homme ».
- Le Courage et l’Optimisme
L’attitude mentale est fondamentale face aux défis de la vie.
- Soyez l’aventurier, pas la victime : face aux épreuves et aux circonstances difficiles, il est vital de rester optimiste.
- Ne jamais baisser les bras : j’ai eu beaucoup d’accidents et de fractures, même très jeune mais je ne me suis jamais découragée, me disant toujours : « ça va aller ». Il faut énormément de volonté pour y arriver.
- Refusez les barrières mentales : ne vous mettez pas des barrières vous-même, en vous disant : « je ne pourrais pas ».
Mes conseils spécifiques pour les Seniors :
Le « bien vieillir » se traduit par la transmission et le maintien de la créativité.
- Devenez un « Passeur de Savoir » : les gens âgés ont beaucoup de choses à dire, ils ont l’expérience, et ils peuvent apporter beaucoup aux jeunes. Il est de notre devoir de transmettre le savoir que nous avons appris.
- Continuez de créer : le côté créatif nourrit l’esprit et rend la vie passionnante.
Quelques conseils spécifiques aux plus Jeunes
La jeunesse est le moment d’établir les fondations du travail et de l’expression.
- Ne faites pas d’illusion : le chemin vers le succès est difficile et nécessite un travail acharné.
- L’Expression est aussi importante que la Technique : surtout dans la danse, il ne faut pas seulement se concentrer sur la technique, mais sur l’expression, qui est très importante pour traduire les émotions et raconter une histoire.
- Écoutez la musique pour développer l’inspiration et les émotions.
- Travaillez l’adaptation : si vous chorégraphiez, soyez prêt à adapter vos idées au danseur, car un pas qui fonctionne pour vous pourrait ne pas convenir à un autre interprète.
Retrouvez toute l’actualité de Madame Ethery Pagava sur : https://www.instagram.com/balletsetherypagava/

