« C’est à l’échelle des territoires que se joue la capacité de la France à se réinventer et à préparer l’avenir »
Au croisement de la recherche académique et du débat public, l’Institut Terram s’est rapidement imposé comme un acteur singulier du paysage intellectuel français. Fondé en 2024 par Victor Delage, ce think tank se consacre aux enjeux territoriaux, dans une volonté de dépasser la polarisation politique et de replacer les territoires au cœur des grandes transformations économiques, sociales et culturelles. Dans cet entretien, Victor Delage revient sur la genèse de Terram, son fonctionnement, et son rôle croissant dans la réflexion sur la responsabilité territoriale des entreprises.
Vous avez fondé l’Institut Terram en avril 2024. Quelle était votre ambition à travers ce projet ?
À l’instar d’autres think tanks, l’Institut Terram entend établir un lien entre le monde académique – attaché au temps long et à la profondeur de l’analyse – et le monde politique – soumis, parfois abusivement, aux urgences du temps court – afin d’apporter des analyses solides au débat public.
Pourtant, rares sont les espaces de pensée qui s’intéressent véritablement aux réalités territoriales. C’est pourtant à cette échelle, celle du quotidien des habitants, que se manifestent avec le plus d’acuité les grandes transformations économiques, sociales et culturelles, et que l’on peut, en somme, prendre le pouls véritable du pays.
Comment fonctionne l’Institut Terram au quotidien ?
L’Institut Terram est une association à but non lucratif et un think tank indépendant, sans affiliation politique. Nous fonctionnons comme un think tank pluridisciplinaire, réunissant aujourd’hui une quinzaine de partenaires, parmi lesquels figurent des entreprises, ainsi qu’un conseil scientifique et un conseil d’administration composés de personnalités engagées. Le think tank réunit des chercheurs, des experts, des représentants d’entreprises, des fonctionnaires et des acteurs de la société civile. L’ensemble de nos travaux est en libre accès sur notre site Internet (www.institut-terram.org).
Vous insistez souvent sur le rôle du territoire pour dépasser la polarisation du débat national. Pouvez-vous préciser ?
Le débat public national souffre souvent de caricatures et de polarisations excessives, opposant des visions irréconciliables. En repartant des territoires, on redécouvre pourtant l’existence d’intérêts communs, partagés par des élus comme par des habitants de sensibilités diverses.
Notre ambition est de produire des analyses à la fois rigoureuses, équilibrées et exploitables par l’ensemble des décideurs, qu’ils soient de gauche ou de droite. À titre d’exemple, nous avons mené des travaux sur l’intelligence artificielle ou sur les enjeux environnementaux : des thématiques d’envergure nationale que nous avons choisi d’ancrer résolument dans une approche territoriale.
En quoi les entreprises ont-elles, selon vous, un rôle à jouer dans cette dynamique ?
Les entreprises sont aujourd’hui des acteurs territoriaux à part entière. Nous avons conduit plusieurs études sur leur empreinte et leur poids au sein des territoires, qui mettent en lumière un véritable basculement stratégique. Désormais, la plupart des enseignes, quelle que soit leur taille, adaptent leurs initiatives et leur communication à l’échelle locale, cherchant moins à imposer une image uniforme qu’à s’intégrer pleinement dans la vie des territoires. Cette évolution s’explique en partie par la crise de confiance qui affecte le monde politique et les médias traditionnels : les entreprises apparaissent désormais comme des relais crédibles, voire légitimes, pour agir au plus près des citoyens.
Chez FJ-SLA Consultants, nous travaillons justement sur des labels RSE destinés à valoriser l’impact territorial des entreprises. Nous pensons que la notion de Responsabilité Territoriale des Entreprises est appelée à se développer. Partagez-vous cette analyse ?
Tout à fait. La Responsabilité Territoriale des Entreprises (RTE) consiste à mesurer et valoriser le rôle des entreprises dans leur environnement d’implantation, qu’il s’agisse d’externalités positives ou négatives. C’est une approche encore émergente mais très prometteuse. Elle rejoint vos travaux sur les labels sectoriels, et je suis convaincu que les réflexions croisées entre nos deux structures permettront d’enrichir ces référentiels.
Vous évoquiez récemment les défis de gouvernance territoriale. Pouvez-vous en donner un exemple concret ?
Prenons l’exemple des maires ruraux : beaucoup rencontrent des difficultés à gérer des infrastructures essentielles tant les procédures administratives sont longues et complexes. Cette lourdeur fragilise l’action publique de proximité.
Dans le même temps, les citoyens expriment des attentes croissantes vis-à-vis des entreprises : 77 % des Français considèrent désormais l’implication territoriale comme un critère d’achat déterminant. Le risque, c’est que ces engagements soient perçus comme de simples opérations de marketing, plutôt que comme des démarches authentiques. L’enjeu est donc de redonner de la crédibilité à l’action des entreprises. Nous sommes convaincus qu’une approche exigeante, fondée sur des preuves tangibles et sur un dialogue continu avec les acteurs locaux, publics et privés, peut transformer cette attente en levier de confiance et de cohésion collective. Plus largement, nous croyons que c’est à l’échelle des territoires que se joue la capacité de la France à se réinventer et à préparer l’avenir.

