« Une entreprise doit faire vivre son territoire, pas simplement y produire »
À la tête de la Compagnie Dumas, entreprise familiale implantée à Tonnerre dans l’Yonne depuis cinq générations, Édouard Dumas défend une conception de l’entrepreneuriat où performance économique, transmission des savoir-faire et engagement territorial sont indissociables. Également président du Réseau Excellence EPV Bourgogne-Franche-Comté, il porte une vision résolument contemporaine du patrimoine industriel. Rencontre avec un dirigeant convaincu que l’entreprise a un rôle essentiel à jouer dans la vitalité des territoires.
La Compagnie Dumas est implantée à Tonnerre depuis plus d’un siècle. Que représente cet ancrage territorial pour vous ?
Je suis la cinquième génération à diriger cette entreprise familiale. Cet ancrage est d’abord une question de mémoire et de transmission. Nous avons conservé des bâtiments historiques et installé une frise chronologique pour que nos collaborateurs comprennent d’où nous venons.
Cela nous rappelle qu’une entreprise se construit dans le temps long. Il ne faut pas céder à l’impatience de vouloir tout transformer immédiatement. Construire dans le temps, c’est construire solide.
Cet enracinement est aussi un atout économique. Nous connaissons notre environnement, les élus, les entreprises et les acteurs locaux. Cette proximité favorise les coopérations et facilite les projets.
Nous employons aujourd’hui une cinquantaine de collaborateurs et continuons d’investir à Tonnerre, avec notamment la construction d’un nouveau bâtiment et un projet de développement autour du recyclage, qui renoue avec une activité historique de notre famille.
Nos produits se retrouvent dans de grands établissements hôteliers à travers le monde. Mais derrière eux, il y a une usine, des femmes et des hommes, des savoir-faire et un territoire. Il ne faut jamais le perdre de vue.
Au-delà des emplois qu’elle crée, quelle responsabilité une entreprise a-t-elle envers son territoire, particulièrement dans un bassin comme celui du Tonnerrois ?
Une entreprise comme la nôtre ne peut pas se considérer comme isolée de son environnement. Nous avons des responsabilités qui dépassent notre seule activité économique.
Notre engagement repose notamment sur trois piliers : le sport, la culture et l’éducation.
Nous soutenons des initiatives musicales, accueillons un artiste en résidence et commandons des œuvres à des artistes contemporains. Nous avons notamment collaboré avec Sheila Hicks, une artiste américaine internationalement reconnue pour son travail autour du textile.
Sur le plan éducatif, nous travaillons avec l’association De l’Or dans les Mains et accueillons régulièrement des collégiens et des lycéens dans nos ateliers. Il faut leur montrer qu’ils peuvent apprendre un métier, s’épanouir et évoluer professionnellement ici. La réussite ne passe pas nécessairement par le départ vers une métropole.
L’attractivité est aussi un enjeu majeur. Notre bassin manque parfois de talents et nous avons, par exemple, aménagé un appartement pour faciliter l’accueil de collaborateurs venant de plus loin.
Une entreprise doit contribuer à créer les conditions du développement de son territoire, et pas seulement en bénéficier.
La Compagnie Dumas est engagée dans la démarche B Corp. Qu’apporte cette démarche RSE à votre entreprise ?
Beaucoup de nos engagements existaient bien avant cette démarche, notamment notre attention aux collaborateurs, à la transmission et au territoire.
Mais nous travaillons avec de grands groupes internationaux, particulièrement dans l’hôtellerie, et nous devons partager avec eux des références communes. L’intérêt de B Corp réside dans sa dimension internationale et dans la possibilité d’évaluer les différentes composantes de notre responsabilité sociétale.
Nous répondons également à des évaluations comme EcoVadis pour certains clients. Ces démarches permettent de structurer nos engagements et de les rendre plus lisibles. Il faut néanmoins regarder ce que représente concrètement notre entreprise. Nos collaborateurs vivent pour l’essentiel à proximité, consomment localement et participent à la vie du territoire.
Nos matières premières viennent de France, d’Europe et parfois d’Asie. Il serait illusoire de prétendre que tous nos approvisionnements sont locaux. Mais notre implantation industrielle, les emplois que nous maintenons et les compétences que nous développons constituent une contribution réelle à l’économie du Tonnerrois.
Vous présidez le Réseau Excellence EPV Bourgogne-Franche-Comté. Quel rôle les entreprises de savoir-faire jouent-elles dans la vitalité de nos territoires ?
Il faut d’abord s’arrêter sur les deux mots du label Entreprise du Patrimoine Vivant : patrimoine et vivant.
Chaque entreprise possède ses propres savoir-faire, ses méthodes de fabrication et ses gestes, transmis et enrichis au fil des générations. Mais préserver ces savoir-faire ne signifie surtout pas rester figé dans le passé.
Le patrimoine ne doit pas devenir un musée ! Une entreprise doit pouvoir évoluer, développer de nouvelles techniques, automatiser certaines opérations et améliorer ses méthodes de production.
L’automatisation n’est d’ailleurs pas contradictoire avec les métiers de savoir-faire. Pour automatiser correctement un processus, il faut en avoir une connaissance extrêmement fine. L’innovation concerne autant les produits que les façons de les fabriquer.
C’est ce qui permet à nos entreprises de rester compétitives et de continuer à exister.
Le Réseau Excellence EPV doit contribuer à faire reconnaître cette richesse et à renforcer les coopérations entre entreprises.
Il faut aussi redonner toute sa valeur au travail manuel. Dans nos ateliers, les collaborateurs voient concrètement le résultat de leur travail et la transformation de la matière. Cette satisfaction du travail accompli est essentielle.
Ces métiers sont porteurs de sens et d’avenir. Leur transmission est une condition de la vitalité industrielle de nos territoires.
Chez FJ-SLA Consultants, nous réfléchissons actuellement à une méthode de calcul du « Retour sur Territoire » (ROT) des entreprises, notamment dans les métiers du luxe et des savoir-faire d’excellence. L’objectif est de mesurer leur contribution réelle à l’économie et à la vie locale, au-delà des indicateurs financiers traditionnels. Comment percevez-vous cet enjeu de mesure et de valorisation de l’impact territorial ?
Il faut regarder tout ce que produit réellement la présence d’une entreprise sur son territoire.
Bien sûr, il y a les emplois directs. Mais aussi les revenus distribués, les achats locaux, l’activité générée pour les commerces et les prestataires, sans oublier les engagements associatifs, culturels et éducatifs.
Lorsqu’une entreprise emploie une cinquantaine de personnes dans une ville comme Tonnerre, son impact dépasse largement les murs de son usine.
Nos collaborateurs fréquentent les commerces, participent à la vie locale. Lorsque nous organisons des événements, nous faisons travailler des prestataires de proximité. Nous contribuons ainsi à faire vivre tout un écosystème.
Il existe aussi des effets plus difficiles à mesurer : les relations humaines, la confiance et les coopérations entre acteurs économiques.
La proximité permet de se connaître, de trouver des solutions et de construire des projets ensemble. C’est une véritable richesse pour un territoire.
« C’est par le fait de connaître les gens qu’on arrive à transformer une terre aride en une oasis. »
La performance d’une entreprise ne se limite donc pas à ses résultats financiers. Elle se traduit aussi par ce qu’elle rend possible autour d’elle.

