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Entretien avec Patrick d’Humières, expert en RSE

« La RSE n’a de sens que si elle crée un retour mesurable pour les territoires »

Consultant, enseignant et essayiste, Patrick d’Humières est un expert reconnu de la responsabilité sociétale des entreprises. Depuis plus de trente ans, il analyse les relations entre l’entreprise, la société et les territoires, en croisant RSE, gouvernance et enjeux géopolitiques. Il défend une vision exigeante d’une entreprise responsable, créatrice de valeur durable et profondément ancrée dans son territoire. À travers cet échange, Patrick d’Humières rappelle une conviction forte : la RSE européenne ne pourra réussir que si elle s’ancre dans les territoires, en reconnaissant concrètement la valeur créée – ou détruite – localement par les entreprises. Une vision qui entre en résonance directe avec les travaux menés par FJ-SLA Consultants sur les labels RSE sectoriels, l’ancrage territorial et la performance durable.

Votre parcours vous a conduit du conseil à l’expertise RSE, puis à des travaux plus récents sur la géopolitique de l’entreprise. Quel a été, selon vous, le tournant décisif qui a façonné votre engagement ?

Le tournant n’a pas été un événement unique, mais plutôt une prise de conscience progressive. J’ai d’abord exercé dans la communication corporate, ce qui m’a rapidement conduit à analyser la relation souvent ambivalente, voire conflictuelle, entre l’entreprise et la société, en particulier en France, où l’entreprise a longtemps été perçue comme une entité distincte, presque extérieure à l’intérêt général.
Mon passage par le patronat, le lancement du mécénat d’entreprise, puis l’enseignement à HEC ont renforcé cette conviction : l’entreprise n’est pas un objet économique isolé, mais se construit aussi  de la relation négociée avec la société et les territoires. La RSE est née de cette tension, mais aussi de cette opportunité : réconcilier performance économique et contribution sociétale réelle.

Vous écrivez qu’il est “temps de changer notre regard collectif sur l’entreprise”. Quel est, à vos yeux, le principal angle mort de notre vision actuelle ?

L’angle mort majeur reste notre incapacité collective à internaliser les impacts réels des entreprises – environnementaux, sociaux, territoriaux – dans leur modèle économique.
Nous continuons à raisonner avec une comptabilité qui ignore l’essentiel : les externalités. Or, tant que les impacts négatifs ne sont pas pris en compte, et que les contributions positives ne sont pas reconnues, le débat reste biaisé.
L’Union européenne fait aujourd’hui un pas décisif avec l’approche extra-financière et les textes normatifs récents, qui imposent de définir l’intérêt sociétal de l’entreprise. C’est une avancée conceptuelle majeure, même si elle reste encore incomplète et parfois mal comprise.

Vous distinguez les multinationales “apatrides” et les PME enracinées dans leur territoire. Pourquoi cette distinction est-elle essentielle pour comprendre l’avenir du modèle européen ?

Parce que ces deux catégories d’entreprises n’obéissent pas aux mêmes logiques, ni aux mêmes responsabilités. Certaines multinationales fonctionnent comme des puissances autonomes, capables d’optimiser fiscalement, socialement et environnementalement leur présence territoriale.
À l’inverse, les PME et ETI locales sont structurellement liées à leur territoire : emploi, fiscalité locale, sous-traitance, formation, dialogue avec les élus. Leur RSE est souvent plus authentique, plus inclusive, mais aussi plus fragile, car elles disposent de moins de ressources.
Le modèle européen ne pourra se construire durablement qu’en protégeant et en valorisant ces entreprises enracinées, qui constituent le véritable tissu économique et social des territoires.

Vous proposez un indicateur original : le “Return on Territory”. Comment pourrait-il devenir un outil concret pour orienter la décision publique et stimuler l’économie locale ?

Le “Return on Territory” part d’une idée simple : mesurer ce que l’entreprise rend réellement au territoire dans lequel elle opère, au-delà de ses résultats financiers.
Cela inclut l’emploi local, la fiscalité acquittée, l’ancrage des chaînes de valeur, les investissements environnementaux, la formation, la qualité du dialogue avec les parties prenantes.
Cet indicateur pourrait devenir un outil de dialogue public-privé, un peu comme un EBITDA territorial durable, permettant d’orienter les politiques économiques, les aides publiques, voire certaines décisions fiscales. L’enjeu n’est pas de sanctionner, mais d’objectiver les contributions et de récompenser les comportements vertueux.

Vous affirmez que la réindustrialisation se jouera “à partir du terrain”. Quels signes observez-vous aujourd’hui qui confirment ce basculement ?

On observe clairement que les grandes stratégies descendantes atteignent leurs limites. La réindustrialisation ne se décrète pas depuis Bruxelles ou Paris ; elle se construit dans les bassins de vie, avec les élus locaux, les PME, les filières, les organismes de formation.
Les entreprises qui résistent le mieux sont celles qui ont conservé un lien fort avec leur territoire et leur écosystème. À l’inverse, les logiques de délocalisation purement financières montrent aujourd’hui leurs faiblesses, notamment en termes de résilience.
La RSE territoriale devient alors un levier stratégique : non pas une contrainte supplémentaire, mais un facteur de compétitivité durable, à condition de disposer d’outils adaptés, de droit, de fiscalité et d’indicateurs partagés.