« Une entreprise ancrée dans son territoire ne se contente pas de s’y localiser : elle construit des relations de réciprocité »
Longtemps, la localisation d’une entreprise a suffi à caractériser son lien avec un territoire. Pourtant, être implanté quelque part ne signifie pas nécessairement y être véritablement ancré. Achats locaux, emplois, coopérations, contribution aux besoins du territoire, partage de la valeur ou engagement dans des projets collectifs : l’impact territorial des entreprises recouvre aujourd’hui des réalités beaucoup plus larges.
Timothée Duverger, responsable de la chaire TerrESS à Sciences Po Bordeaux et chercheur au Centre Émile Durkheim, revient sur cette notion d’ancrage territorial, sur les moyens de l’évaluer et sur les passerelles qui peuvent se construire entre entreprises conventionnelles et acteurs de l’économie sociale et solidaire. Un échange qui invite à repenser la place de l’entreprise dans son écosystème et la relation de réciprocité qu’elle peut construire avec son territoire.
Qu’est-ce qui distingue une entreprise réellement ancrée dans un territoire d’une entreprise simplement implantée ?
L’implantation relève d’abord de la localisation. Une entreprise a nécessairement son siège ou ses établissements quelque part. L’ancrage territorial commence lorsque cette présence se traduit par de véritables relations avec les acteurs du territoire.
Une entreprise ancrée développe des partenariats et des coopérations avec ses fournisseurs, ses clients, les collectivités, les associations ou d’autres entreprises locales. Cela peut passer par les achats, l’emploi, le mécénat ou la participation à des projets collectifs.
Il existe également une dimension plus symbolique, liée à l’identité, au sentiment d’appartenance et aux valeurs partagées avec un territoire.
Comment peut-on mesurer concrètement l’impact territorial d’une entreprise ?
Il n’existe pas un indicateur unique. Il faut plutôt observer un ensemble de relations et de flux.
On peut analyser les partenariats de l’entreprise, la localisation de ses fournisseurs, la part de ses achats réalisés localement ou encore sa participation à des démarches collectives.
L’emploi constitue également un indicateur important, à condition de ne pas s’arrêter au seul nombre d’emplois créés. Il faut aussi s’intéresser à leur qualité : stabilité, rémunérations, conditions de travail ou dialogue social.
On peut enfin regarder la manière dont la valeur créée circule : fiscalité, salaires, achats locaux, investissements ou soutien à des projets du territoire. Sans oublier l’impact environnemental, qui doit également être pris en compte, qu’il s’agisse de l’impact carbone ou des ressources (foncier, eau, biodiversité, etc.).
L’ancrage territorial suppose-t-il une forme de réciprocité entre l’entreprise et son territoire ?
Oui, c’est une notion essentielle. Une entreprise bénéficie de son territoire : de ses infrastructures, de ses salariés, de ses services publics, de ses établissements de formation ou encore de son cadre de vie.
La question est donc de savoir comment elle contribue, en retour, à ce territoire.
Cette contribution peut prendre des formes très diverses : fiscalité, emplois, achats locaux, mécénat, soutien aux associations ou investissements dans des solutions de logement, de mobilité ou de services utiles aux salariés.
L’entreprise ne doit pas se comporter comme un « passager clandestin » qui utiliserait les ressources d’un territoire sans participer à son développement.
L’ancrage repose finalement sur une logique simple : je me sers du territoire, mais je le sers aussi. En reprenant la célèbre citation de Kennedy, on pourrait dire : « Ne vous demandez pas (seulement) ce que votre territoire peut faire pour vous, demande-vous ce que vous pouvez faire pour votre territoire ».
Quel intérêt une entreprise a-t-elle à renforcer cet ancrage ?
Il ne faut pas réduire cette question au seul intérêt économique. Les dirigeants peuvent aussi agir par conviction, par attachement à leur territoire ou par volonté de contribuer à son développement.
Mais l’ancrage apporte également des bénéfices très concrets. Il crée des opportunités de coopération et peut permettre de résoudre collectivement des difficultés liées au recrutement, à la mobilité, au logement ou à la formation.
Des entreprises voisines peuvent par exemple harmoniser leurs horaires pour faciliter le covoiturage, créer un groupement d’employeurs ou mutualiser certains services.
L’ancrage contribue également à la résilience. La crise du Covid a montré les fragilités de chaînes de valeur très mondialisées. Des relations économiques plus proches et plus solides peuvent constituer une forme de protection face aux crises.
Quelle place l’économie sociale et solidaire peut-elle jouer dans cette dynamique ?
L’économie sociale et solidaire est particulièrement adaptée à ces logiques d’ancrage territorial parce qu’elle s’est historiquement construite autour de l’action collective et de la réponse à des besoins.
Associations, coopératives ou mutuelles se sont souvent développées à partir de groupes constitués localement pour répondre ensemble à une problématique. Il existe donc une affinité élective entre l’ESS et les territoires.
Ses modes d’organisation reposent largement sur la coopération, la mutualisation et l’utilité sociale.
Cela ne signifie pas que les organisations de l’ESS soient toujours exemplaires. Elles peuvent également connaître une érosion de leur projet initial ou une banalisation progressive de leur modèle sous la pression du marché comme des régulations publiques. Mais elles restent un laboratoire particulièrement intéressant pour penser autrement les relations économiques territoriales.
Comment créer davantage de passerelles entre l’ESS et les entreprises plus conventionnelles ?
Il ne faut pas opposer systématiquement ces deux mondes.
Une entreprise conventionnelle peut faire évoluer son propre modèle, mais elle peut aussi développer des partenariats avec des structures de l’ESS sans changer de statut.
Cela peut passer par les achats responsables, l’insertion, l’économie circulaire, du mécénat ou encore des projets communs d’innovation.
Les pôles territoriaux de coopération économique, les groupements d’employeurs, certains tiers-lieux ou les projets alimentaires territoriaux illustrent cette capacité à faire travailler ensemble entreprises, acteurs de l’ESS et collectivités.
Ces coopérations permettent de mutualiser des moyens, de structurer des filières, de développer des emplois et surtout d’apporter des réponses concrètes aux besoins d’un territoire.
Le développement de la RSE peut-il favoriser ces rapprochements ou existe-t-il un risque de « RSE washing » ?
La question essentielle est celle du caractère réellement transformateur de la démarche.
Lorsqu’une entreprise développe de véritables partenariats avec des acteurs de l’ESS, nous ne sommes plus dans la seule communication. Des marchés sont créés, des activités se développent et des coopérations se mettent en place.
Ces actions peuvent néanmoins rester marginales et ne pas transformer profondément le modèle de l’entreprise. Il faut aussi être attentif à certains effets pervers, notamment lorsqu’un acteur local devient trop dépendant d’un grand donneur d’ordre.
La question n’est donc pas seulement de savoir si l’action existe, mais quelle place elle occupe dans la stratégie globale de l’entreprise.
La communication n’est d’ailleurs pas un problème en soi. Elle est parfaitement légitime et utile pour promouvoir d’autres modèles dès lors que le discours reste aligné avec la réalité des engagements et des actions menées.

