Actualité & idées FJ-SLA Consultants

Entretien avec Jérôme Vergnolle créateur de Capitaines !

Jérôme Vergnolle

« Ce qui compte, c’est d’avoir un terrain que l’on connaît mieux que les autres »

Les petites entreprises font vivre une large part de l’économie française, mais leurs dirigeants restent souvent peu visibles. À la tête de structures où il faut tout à la fois développer l’activité, gérer les équipes, suivre l’administratif et préparer l’avenir, ces entrepreneurs avancent avec des moyens souvent plus limités que ceux des grandes organisations. C’est pour leur donner la parole et mettre en lumière leur réalité quotidienne que Jérôme Vergnolle a créé Capitaines !, un média qui rassemble des portraits de dirigeants de TPE et de PME et fait progressivement émerger une véritable communauté d’entraide.

Entrepreneur lui-même, Jérôme Vergnolle est également le fondateur d’Altervox, après avoir dirigé pendant vingt ans une agence web spécialisée dans l’immobilier. Dans cet entretien, il porte un regard très concret sur la vie des dirigeants, leur difficulté à prendre du recul, la nécessité de sortir de l’opérationnel pour assumer pleinement leur rôle, mais aussi sur l’incarnation de l’entreprise, la proximité et les conditions qui permettent à un entrepreneur de durer.

 Pourquoi avoir créé Capitaines !, et quelle ambition poursuivez-vous à travers ces portraits ?

Pendant 20 ans j’ai dirigé une agence web spécialisée dans l’immobilier. Mes clients étaient des indépendants, des patrons de TPE ou de petites PME, comme moi. Avec le temps j’ai compris qu’on partageait les mêmes problèmes : pas de service RH, pas de direction financière… bref un dirigeant qui fait presque tout et porte tout.

Ces petites entreprises font vivre l’économie française, mais on entend peu leurs dirigeants. Capitaines ! est né de ce constat : donner la parole à ceux qui restent dans l’ombre, avec les mêmes difficultés que les autres entreprises mais souvent moins de moyens pour y faire face.

L’ambition de Capitaines ! se construit en marchant. Tout est gratuit, sans aucun service payant. Ce qui prend forme c’est une communauté : une fois son portrait publié chaque capitaine rejoint un espace d’entraide avec des articles et des webinaires proposés par les membres. Chacun partage son expertise. Ce n’est pas de la pub même si leur marque est visible, c’est de la reconnaissance, des échanges et parfois du business qui se crée naturellement.

Le modèle économique viendra après. L’idée c’est de donner avant de recevoir. Mon métier reste le web : référencement, sites et applications. Cette audience qualifiée créera surement des opportunités. Pour l’instant j’avance sans pression et j’y prend beaucoup de plaisir.

Après avoir rencontré autant de dirigeants, qu’est-ce qui vous frappe le plus dans la manière dont ils vivent l’entrepreneuriat ?

Ce qui me frappe ce n’est pas leur énergie ni leurs idées, ça ils en ont tous. C’est qu’ils ne s’autorisent pas à souffler.

Je vais parler de moi une seconde parce que ça explique mon regard. Le voyage c’est ma passion depuis toujours et dès mes débuts d’entrepreneur j’ai décidé de ne jamais y renoncer. Au départ j’étais seul et internet rendait ça possible. Quand l’entreprise a grandi et que j’ai eu une équipe j’ai continué. Il a fallu faire confiance, accepter que la boîte tourne sans moi. Ça ne se fait pas en un jour mais ça se fait.

Chez beaucoup de dirigeants que je rencontre c’est l’inverse. Ils ne prennent quasiment pas de congés, surtout les premières années. Chez certains la boîte déborde sur la vie de famille et sur tout le reste. Je ne les juge pas, quand on dirige une petite structure on porte tout à bout de bras et personne ne vous remplace. Mais souffler ce n’est pas un luxe, c’est ce qui permet de tenir sur la durée.

Est-il devenu indispensable pour un dirigeant d’incarner personnellement son entreprise et de raconter son histoire ?

Au début oui et ce n’est même pas un choix. Quand on est seul l’entreprise c’est soi. Je l’ai vécu, le nom de mon ancienne société était collé au mien. C’est le dirigeant qui incarne, qui rassure, qui donne envie. Les premiers clients font confiance à une personne avant de faire confiance à une marque.

Mais si on a la chance de grandir et d’embaucher je crois que le rôle doit changer, et assez vite. Prendre du recul et laisser d’autres visages émerger. Chez moi j’avais une manager qui faisait autant référence que moi sur plein de sujets. Pour les clients comme pour l’équipe ce n’était plus « la boîte de Jérôme », c’était une entreprise qui tenait debout sur plusieurs jambes. Ceux qui démarrent à plusieurs en s’associant ont une longueur d’avance là-dessus.

Raconter son histoire oui, mais le vrai objectif c’est qu’un jour l’histoire continue sans qu’on ait besoin de la raconter soi-même.

Quelle place l’ancrage territorial occupe-t-il encore dans la réussite d’une entreprise, à l’heure du numérique et de la mondialisation ?

Je vais répondre un peu de côté parce que mon parcours est à contre-courant de la question. J’ai toujours travaillé au niveau national. Mon ancrage n’était pas un territoire mais un métier, le diagnostic immobilier. Toute mon entreprise tournait autour et ça a joué exactement le même rôle qu’un territoire.

Mes clients eux étaient très ancrés localement, des diagnostiqueurs qui travaillent à l’échelle d’une ville ou d’un département. Pour eux la géographie est vitale. Leur métier c’est serrer des mains, connaître les gens, être celui qu’on appelle. Le numérique n’a rien changé à ça, il a ajouté des outils mais il n’a pas remplacé la proximité.

Donc pour moi la vraie question n’est pas « local ou pas » mais « ancré ou pas ». Un territoire, un secteur, une niche, peu importe. Ce qui compte c’est d’avoir un terrain qu’on connait mieux que les autres.

Quelles qualités font la différence entre les entrepreneurs qui durent et ceux qui peinent à consolider leur activité ?

Je vais en donner une seule parce que je crois qu’elle contient les autres : comprendre ce qu’est vraiment son rôle de dirigeant.

Ceux qui peinent ne sont pas ceux qui travaillent le moins, souvent c’est même l’inverse. Ce sont ceux qui se font manger par l’opérationnel. Ils passent leurs journées sur des tâches qu’ils pourraient confier à quelqu’un d’autre parce que c’est rassurant, parce que « ça ira plus vite si je le fais moi ». Et pendant ce temps personne ne s’occupe de ce qui compte : trouver des clients, faire connaître la boîte, avoir des idées, décider. Ce travail là, le dirigeant est le seul à pouvoir le faire et c’est justement celui qu’il n’a plus le temps de faire.

Un dirigeant épuisé prend de mauvaises décisions, je l’ai vu et je l’ai vécu.

 Quel regard portez-vous sur l’avenir de l’entrepreneuriat français ?

Je ne suis pas économiste. Mais j’ai traversé des hauts et des bas, et mes clients dans l’immobilier encore plus que moi parce que c’est un secteur qui prend chaque cycle en pleine figure. J’ai vu des boîtes fermer et c’est toujours dur. Mais à chaque reprise j’ai vu de nouvelles sociétés se créer. Les besoins ne disparaissent pas, l’envie d’entreprendre non plus.

Ce qui m’inquiète ce n’est pas la conjoncture mais tout ce qu’un dirigeant doit savoir et gérer : la TVA, la CFE, les déclarations URSSAF, les bulletins de paie, la mutuelle, les entretiens annuels… Dans une grande entreprise il y a un service pour chaque sujet. Dans une petite c’est la même personne qui doit tout comprendre, tout suivre, tout signer. Le soir, après avoir fait tourner la boîte.

On peut espérer une simplification. Mais en attendant un vrai progrès serait d’avoir des médiateurs, des gens chargés d’aider les petites structures à comprendre ce qu’on attend d’elles.