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L’influence, courroie de transmission entre Paris et les territoires

portrait d’équipe réseau influence & territoires

Entretien avec Fannie Froideval, Clémence Lambotte et Léa de Lamotte, cofondatrices du Réseau Influence et Territoires

En France, les grandes décisions politiques et économiques continuent largement de se prendre à Paris. Pourtant, c’est dans les territoires que se développent les entreprises, que se concrétisent les investissements et que se mesurent les effets des politiques publiques. Entre ces deux mondes, le dialogue reste parfois difficile.

C’est précisément pour rapprocher ces réalités que Fannie Froideval, Clémence Lambotte et Léa de Lamotte ont créé le Réseau Influence et Territoires (RIT). Toutes trois professionnelles des affaires publiques, elles ont choisi d’exercer leur métier en région, sans renoncer à leur connaissance des lieux de décision nationaux et européens.

Leur ambition : faire de l’influence une véritable courroie de transmission entre Paris et les territoires. Une démarche qui interroge aussi bien notre conception très centralisée de la décision publique que la place des PME et des acteurs économiques locaux dans le débat national.

Vous venez de créer le Réseau Influence et Territoires. Qui êtes-vous et qu’est-ce qui vous a conduites à vous réunir autour de ce projet ?

Fannie Froideval : Nous avons trois parcours différents, mais nous partageons un même constat : il existe un véritable décalage entre les lieux où se prennent les décisions et les territoires où elles s’appliquent.

Pour ma part, après plusieurs expériences dans les affaires publiques à Paris, en cabinet d’affaires publiques et au sein du ministère de l’Intérieur et de la Commission de régulation de l’énergie, j’ai choisi de développer mon activité en Occitanie, dans les Pyrénées-Orientales, avec ma propre agence. Cette implantation me permet de conjuguer une connaissance des mécanismes de décision nationaux avec une proximité quotidienne avec les acteurs économiques locaux.

Clémence Lambotte : Mon parcours illustre également cette double culture. Originaire de Dijon, où j’ai commencé ma carrière au cabinet du maire, j’ai ensuite travaillé dans des agences d’affaires publiques à Paris avant de m’installer à Lyon.

Nous avons constaté que notre profession restait organisée autour de deux univers assez cloisonnés : d’un côté, les affaires publiques nationales, principalement exercées depuis Paris ; de l’autre, les affaires publiques territoriales, davantage tournées vers les élus et les institutions locales.

Or, ces deux dimensions sont indissociables. Notre idée est de construire une troisième voie, capable de faire le lien entre elles : un réseau de cabinets indépendants, enracinés dans les territoires, capables d’intervenir ensemble sur toute la chaîne de décision, du local à l’européen.

Léa de Lamotte : Je viens pour ma part du monde politique, notamment de l’Assemblée nationale, où j’ai travaillé sur des dossiers industriels. J’ai ensuite créé Kastell Conseil, un cabinet d’affaires publiques implanté en Bretagne.

Notre particularité est d’avoir choisi de travailler depuis les territoires tout en conservant une expertise des rouages nationaux. Nous ne sommes pas des cabinets parisiens qui découvrent les réalités locales à l’occasion d’une mission : nous vivons au quotidien dans les écosystèmes que nous accompagnons.

Le réseau rassemble aujourd’hui une quinzaine de professionnels indépendants ou de petites structures implantés dans différentes régions françaises, y compris outre-mer.

Vous évoquez un véritable fossé entre Paris et les territoires. Comment les réalités territoriales sont-elles perçues depuis la capitale ? Et inversement, les acteurs locaux ne se sentent-ils pas parfois éloignés, voire exclus, des lieux de décision ?

Clémence Lambotte : Il existe effectivement une frontière assez frappante. J’utilise souvent l’image du périphérique parisien : lorsqu’on le franchit, on a parfois l’impression de changer de monde !

Cette séparation ne concerne pas seulement l’organisation politique. Elle se retrouve dans le fonctionnement de notre économie et jusque dans la structuration des métiers du conseil.

Les grandes organisations disposent généralement des moyens et des réseaux nécessaires pour faire entendre leurs positions auprès des ministères, des parlementaires ou des institutions européennes. À l’inverse, une PME implantée dans une ville moyenne entretient souvent de bonnes relations avec ses élus locaux, mais n’imagine pas nécessairement pouvoir intervenir dans le débat national.

Il y a donc un problème d’accès, mais aussi parfois de légitimité ressentie. Certains acteurs économiques s’autocensurent, alors même que leur expérience du terrain serait particulièrement utile à la décision publique.

Léa de Lamotte : Ce déséquilibre est d’autant plus paradoxal qu’une grande partie de notre activité industrielle et productive se trouve précisément dans les territoires : La majorité du tissu productif français se situe dans les villes de moins de 20.000 habitants.

Pourtant, des décisions majeures concernant l’énergie, l’industrie, l’investissement ou les normes applicables aux entreprises continuent à se prendre loin de leurs lieux d’implantation.

Cela peut créer un décalage entre les politiques publiques et les réalités économiques. Lorsqu’une décision est élaborée sans une connaissance suffisante de ses conséquences locales, elle risque d’être mal comprise, difficile à appliquer, voire rejetée.

C’est aussi un enjeu démocratique : comment faire en sorte que les expériences et les contraintes des territoires nourrissent réellement les décisions nationales ?

Fannie Froideval : Il ne s’agit pas d’opposer Paris au reste de la France. La décentralisation a progressé et les régions disposent aujourd’hui de compétences importantes, notamment en matière de développement économique et de gestion de certains financements européens.

Mais les mécanismes institutionnels ne suffisent pas toujours à assurer un dialogue efficace.

Nous pensons que les affaires publiques peuvent précisément jouer ce rôle de courroie de transmission. Faire remonter les préoccupations des territoires vers Paris ou Bruxelles, mais aussi permettre aux projets nationaux de mieux comprendre les réalités locales.

L’influence doit fonctionner dans les deux sens !

Vous insistez sur cette nécessité d’articuler les différentes échelles de décision. Est-ce aussi une condition de réussite des projets économiques et industriels ?

Fannie Froideval : Absolument. J’ai notamment accompagné un projet de production d’énergie verte qui nécessitait une intervention au niveau national pour faire évoluer certaines contraintes réglementaires.

Nous avions beaucoup travaillé sur le volet institutionnel et législatif. Mais nous avons rapidement mesuré que la réussite du projet dépendait également de son acceptabilité locale.

Léa de Lamotte : On peut obtenir des avancées importantes à Paris et se retrouver confronté à des difficultés majeures sur le terrain si les élus, les habitants ou les acteurs économiques locaux n’ont pas été suffisamment associés.

L’inverse est tout aussi vrai : un projet parfaitement intégré dans son territoire peut être bloqué par une disposition législative ou réglementaire nationale.

Notre rôle est précisément d’éviter ces angles morts. Nous voulons proposer une approche qui articule le local, le national et l’européen, plutôt que de les traiter séparément.

C’est cette capacité à voir l’ensemble de la chaîne de décision qui fait la différence entre un projet qui avance et un projet qui s’enlise.

Clémence Lambotte : C’est pourquoi nous refusons de raisonner en silos !

L’enjeu n’est pas seulement d’organiser des rencontres institutionnelles. Il consiste à comprendre l’environnement global d’une organisation, à identifier ses risques et ses opportunités, puis à construire une stratégie cohérente entre les différentes échelles de décision.

Il existe d’ailleurs une troisième dimension, souvent oubliée : les relations entre territoires eux-mêmes. Une entreprise peut avoir besoin de développer un projet dans une autre région, de rencontrer de nouveaux partenaires ou de mieux comprendre un environnement économique différent du sien.

La force de notre réseau réside aussi dans cette capacité à créer des passerelles entre les territoires.

Chez FJ-SLA Consultants, nous accompagnons notamment des PME industrielles et des entreprises sous-traitantes du secteur du luxe, fortement ancrées dans leur territoire. Beaucoup de leurs dirigeants sont absorbés par leurs préoccupations quotidiennes : production, recrutement, investissements, commandes… Quel intérêt concret auraient-ils à développer une stratégie d’influence ?

Léa de Lamotte : Je leur dirais d’abord que le lobbying peut être un véritable levier de compétitivité.

Une évolution législative ou réglementaire peut ouvrir de nouveaux marchés à une entreprise, mais elle peut aussi fragiliser son activité. Or, beaucoup de PME découvrent ces évolutions lorsqu’elles sont déjà décidées.

Notre premier rôle consiste notamment à anticiper ces changements, à mesurer leurs conséquences et, lorsque cela est pertinent, à permettre à l’entreprise de faire connaître sa position auprès des décideurs publics. L’influence, c’est d’abord de la veille et de l’anticipation.

Fannie Froideval : Une fois le risque ou l’opportunité identifié, notre rôle est de rendre l’action possible.

Concrètement, nous aidons une entreprise à structurer sa position : quel est l’enjeu, quel décideur est compétent, à quel moment intervenir, quelles données et quelles propositions présenter.

Prenons l’exemple d’une PME industrielle qui développe une innovation. Elle peut rencontrer des difficultés de financement ou manquer de visibilité auprès des acteurs publics susceptibles de soutenir son projet. Nous pouvons l’aider à identifier des dispositifs de financement, à structurer ses démarches ou à rencontrer les bons interlocuteurs.

Nous pouvons aussi l’accompagner sur l’accès aux marchés publics, l’implantation dans un nouveau territoire ou la compréhension d’un écosystème local différent du sien.

Et grâce au RIT, cet accompagnement ne s’arrête pas aux frontières d’une région. Une PME implantée en Occitanie qui veut se développer en Bretagne peut s’appuyer sur un membre du réseau qui connaît réellement le terrain, tout en restant connecté à une capacité d’action nationale et européenne.

Clémence Lambotte : Il y a aussi un enjeu essentiel de visibilité et de reconnaissance.

Une entreprise peut investir, innover, créer des emplois et contribuer fortement à l’économie d’un territoire sans que cette contribution soit réellement connue des décideurs publics.

Faire connaître son activité, valoriser son dirigeant, expliquer ses contraintes et ses engagements, c’est aussi participer au développement de son entreprise.

L’influence ne se résume pas aux relations avec les responsables politiques. Elle consiste également à trouver sa place dans un écosystème, à développer des coopérations et à faire reconnaître son utilité économique et territoriale.

Pourtant, les termes « influence » et « lobbying » conservent une connotation parfois négative. Comment faire de ces métiers des instruments transparents, accessibles et utiles au débat démocratique ?

Fannie Froideval : Il existe encore beaucoup de fantasmes autour du lobbying. On imagine souvent des relations discrètes entre de grandes entreprises et quelques décideurs politiques.

Cette représentation ne correspond pas à la diversité de nos métiers.

Depuis la loi Sapin II de 2016, le lobbying, que la loi appelle la « représentation d’intérêts » , consiste à prendre l’initiative de contacter un responsable public pour influencer une décision publique. Cela veut dire apporter des arguments, des données, des expériences de terrain et des propositions. Cela ne veut surtout pas dire acheter une décision, ni décider à la place de l’élu.

En France, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) encadre les règles de la représentation d’intérêts. Nous avons d’ailleurs organisé, au sein du réseau, une première formation avec cette institution pour rappeler les obligations qui s’appliquent à notre profession.

La transparence est indispensable. Mais il faut aussi expliquer que représenter des intérêts n’est pas, en soi, contraire à l’intérêt général.

Clémence Lambotte : Une démocratie a besoin que des points de vue différents puissent s’exprimer.

Les grands groupes disposent généralement de moyens pour faire connaître leurs positions. Les PME, les fédérations professionnelles territoriales ou certaines organisations locales ont plus rarement cette capacité.

Notre rôle est aussi de contribuer à rééquilibrer cet accès au débat public.

Cela suppose de rendre les affaires publiques plus compréhensibles, de démystifier nos pratiques et de montrer qu’elles peuvent servir des projets très concrets.

Il faut également que les acteurs territoriaux prennent conscience qu’ils ont toute légitimité à faire entendre leur voix. Leur connaissance du terrain constitue une expertise à part entière.

Au-delà de la mise en relation de consultants indépendants, quelle ambition portez-vous pour Influence et Territoires ? Qu’aimeriez-vous avoir contribué à faire évoluer dans les prochaines années ?

Léa de Lamotte : Nous voulons d’abord structurer un véritable collectif professionnel.

Cela passe par l’entraide entre consultants, le partage des bonnes pratiques, la formation et la montée en compétences. Notre réseau doit également nous permettre de travailler ensemble sur des missions plus importantes, de répondre collectivement à certains appels d’offres et de proposer à nos clients une couverture territoriale élargie.

Mais notre ambition ne s’arrête pas au développement de nos activités respectives : Notre ambition est de faire du RIT un acteur structuré du marché de l’influence avec tout un réseau de consultants et d’agences décentralisées présents sur tout le territoire.

Clémence Lambotte : Nous souhaitons aussi contribuer à la réflexion sur l’évolution de notre métier et sur les relations entre les territoires et les centres de décision.

Nous avons commencé à développer une dimension plus prospective, autour des enjeux d’influence, de décentralisation et de représentation des intérêts territoriaux.

Notre conviction est qu’il faut sortir d’une vision dans laquelle Paris déciderait et les territoires exécuteraient.

Fannie Froideval : À terme, nous aimerions que cette approche devienne naturelle : qu’une PME implantée en région puisse avoir la même capacité d’action qu’un grand groupe, sans avoir à renoncer à sa proximité avec son territoire , qu’un décideur parisien cherche spontanément à comprendre les réalités locales avant de construire une politique publique et que les territoires ne soient plus seulement considérés comme les lieux d’application des décisions, mais comme des acteurs à part entière de leur élaboration.

C’est notre ambition : faire de l’influence un outil au service de la compétitivité des entreprises et de la qualité de la décision publique.