« Il faut écouter les territoires ! »
Journaliste de formation, ancien directeur de la communication et aujourd’hui directeur de cabinet de la maire de Vincennes, Gildas Lecoq défend une conviction simple : aucune politique publique ne peut être efficace sans une connaissance intime du terrain. Territoires, expérience, transmission entre générations et intelligence artificielle sont au cœur de cet échange.
Votre parcours est assez singulier. Vous avez été journaliste, directeur de la communication, directeur de cabinet, entrepreneur, candidat à des élections, avant de revenir à Vincennes. Qu’avez-vous appris de ces différentes vies professionnelles ?
J’ai commencé comme journaliste, à la radio et dans la presse écrite. Je suis arrivé à Vincennes en 1999 comme directeur de l’information, avec notamment la volonté de transformer le magazine municipal, qui était encore très institutionnel, en un véritable news magazine local.
J’ai ensuite été directeur de la communication puis, à partir de 2011, également directeur de cabinet. En 2016, j’ai quitté la collectivité pour créer une agence de communication et préparer une candidature aux élections législatives. J’ai continué à travailler ponctuellement avec d’autres collectivités, ce qui m’a permis de découvrir d’autres fonctionnements et d’autres territoires.
En 2020 est arrivé le Covid, j’ai dû me réinventer très vite comme beaucoup de français. J’ai même, pendant quelques mois, ouvert une cave consacrée au rosé !
C’est alors que Charlotte Libert, nouvelle maire de Vincennes, m’a proposé de revenir pour travailler à ses côtés. Elle cherchait justement quelqu’un d’expérimenté, connaissant le territoire et capable d’accompagner un nouvel exécutif. Revenir quatre ans après dans le même bâtiment, avec parfois les mêmes personnes et presque le même bureau, a été une expérience assez particulière.
J’ai surtout compris quelque chose sur moi-même : je suis probablement davantage fait pour servir une action et aider à la construire que pour être moi-même en première ligne. Il faut savoir où l’on est le plus utile.
Vous insistez beaucoup sur la connaissance intime du territoire. Pourquoi est-elle si importante dans l’action locale ?
Parce qu’un territoire ne peut pas être réduit à son organisation administrative.
Il a une histoire, des habitudes, des équilibres, des personnalités, parfois même une manière particulière de réagir aux événements. Tout cela ne se découvre pas dans un dossier.
C’est particulièrement vrai pour les collaborateurs de cabinet. Les métiers se sont énormément professionnalisés. Les formations sont meilleures, les méthodes de travail également, les outils aussi. C’est une très bonne chose.
Mais la technique ne suffit pas !
Pour prendre une image culinaire, tout le monde peut apprendre à cuire un poulet. Ce qui fera la différence, c’est la sauce et tout ce que l’on ajoute autour. Dans un cabinet, c’est la même chose. On peut maîtriser les process, savoir écrire un discours, préparer un dossier ou organiser une séquence politique. Mais il faut ensuite savoir adapter tout cela au territoire.
Cela ne veut pas dire qu’il faut être né à Vincennes pour travailler à Vincennes. Quelqu’un venant de Perpignan ou de Brest peut parfaitement devenir un excellent collaborateur de cabinet ici. Mais il devra surtout avoir envie d’apprendre le nom des rues, l’histoire de la ville, ses équilibres, ses acteurs, ses habitudes, ses associations, ses entreprises et tout ce qui constitue sa personnalité.
La première qualité que je recherche chez un collaborateur est donc la curiosité. Et derrière la curiosité, il y a le goût des autres, du contact, du terrain. J’ai rencontré beaucoup de collaborateurs de cabinet très brillants qui savaient parfaitement appliquer une méthode mais dont le travail aurait pu être transposé presque à l’identique d’une ville à une autre. Pour moi, il manque alors quelque chose. Un bon collaborateur de cabinet possède une ossature professionnelle solide, mais il sait la faire correspondre à la réalité particulière d’un territoire.
Cette connaissance du terrain vaut elle seulement pour les cabinets ou plus largement pour la manière dont nous administrons les territoires ?
Elle vaut beaucoup plus largement, naturellement. Je crois profondément au pragmatisme territorial.
Je ne suis pas favorable à un État faible. Au contraire. Je pense que l’État doit être très fort sur les missions qui lui appartiennent et notamment sur les grandes orientations, la cohésion du pays et l’aménagement du territoire.
Mais une fois une orientation définie, il faut davantage faire confiance aux territoires pour la mettre en œuvre. Un territoire rural, une grande métropole, une ville de banlieue parisienne ou une commune touristique n’ont pas les mêmes réalités. Vouloir administrer partout exactement de la même manière conduit nécessairement à des aberrations.
J’aime beaucoup l’exemple que m’a raconté un chirurgien. Dans un hôpital, une organisation très rationnelle avait placé certains matériels en fonction des contraintes logistiques de livraison. Sur le papier, tout fonctionnait parfaitement. Mais les soignants devaient parcourir des distances inutiles parce que les produits dont ils avaient besoin quotidiennement n’étaient pas situés au bon endroit. C’est une bonne métaphore de l’action publique !
Une organisation peut être intellectuellement parfaite et pourtant dysfonctionner si elle oublie ceux qui vivent réellement la situation. La connaissance du terrain dont nous parlions pour les collaborateurs de cabinet vaut donc aussi pour la manière d’administrer le pays.
Vous plaidez donc pour davantage de décentralisation ?
Oui, davantage de déconcentration tout d’abord, puis de décentralisation enfin. Mais décentraliser ne veut pas dire affaiblir l’État.
L’État doit conserver un rôle fort dans des domaines qui garantissent la cohésion du pays. Je pense à ses fonctions régaliennes, mais aussi à l’aménagement du territoire. Il doit fixer une direction et s’assurer que l’ensemble du territoire national reste relié, accessible et solidaire.
En revanche, le fonctionnement quotidien doit être organisé au plus près du terrain.
Les collectivités travaillent d’ailleurs très bien avec les représentants locaux de l’État, les préfets et les sous-préfets. Cela montre que lorsque la décision et le dialogue se rapprochent du terrain, on peut trouver des solutions beaucoup plus pragmatiques.
Nous avons parfois trop tendance à chercher une réponse uniforme à des réalités qui ne le sont absolument pas. Il faut écouter les territoires.
Dans de nombreux territoires, les habitants attendent spontanément de la collectivité qu’elle apporte une réponse à presque tous les problèmes. Faut-il davantage associer les citoyens et les entreprises à la construction des solutions locales ?
Oui, et je crois que c’est un sujet essentiel.
Tout le monde n’a pas envie d’être élu, de participer à des réunions ou de donner énormément de temps à la vie publique. Mais beaucoup de personnes souhaitent contribuer concrètement à leur territoire et donner du sens à leur appartenance locale.
Nous l’avons expérimenté à Vincennes avec un emprunt citoyen destiné à participer au financement de la restauration d’œuvres de l’hôtel de ville. Le principe est intéressant parce qu’il permet à des habitants de mobiliser directement une partie de leur épargne au service d’un projet local.
Ce type d’initiative recrée du lien entre les habitants et leur collectivité. Plus largement, je pense que nous devons retrouver la capacité à « faire commun ». La puissance publique ne peut pas être la seule réponse. Les entreprises, les associations, les citoyens et les collectivités peuvent chacun apporter une partie de la solution.
C’est sans doute cela, au fond, un territoire vivant : un endroit où l’on ne se contente pas de vivre les uns à côté des autres, mais où chacun comprend qu’il détient une petite part de la capacité d’agir collective.
Vous avez été recruté à nouveau à Vincennes en partie pour votre expérience. La question de l’âge est-elle suffisamment prise en compte lorsqu’on constitue une équipe ?
Il y a eu une période où beaucoup de cabinets ont recherché des profils très jeunes, très disponibles, très bons en communication et capables de travailler énormément. Ils avaient de vraies qualités, mais l’expérience du terrain était parfois moins présente.
Je crois que les choses évoluent. Autour de moi, je vois à nouveau des élus rechercher des femmes et des hommes qui ont une certaine expérience, qui ont déjà traversé des situations complexes, connu plusieurs exécutifs et appris à anticiper les difficultés.
Cela ne veut absolument pas dire qu’il faut opposer les générations. Au contraire.
On me demande aussi de prendre de jeunes collaborateurs de cabinet et de les former. C’est précisément là que la complémentarité devient intéressante. Les plus jeunes apportent de nouvelles pratiques, une autre relation aux outils et souvent une très grande agilité. Les plus expérimentés ont accumulé une connaissance des situations, des personnes et des mécanismes qui ne s’acquiert pas dans un manuel.
L’expérience permet notamment de sentir plus vite qu’une situation apparemment anodine peut devenir un problème ou, au contraire, qu’un sujet qui semble très important sur le moment va se dégonfler naturellement. C’est une forme de mémoire professionnelle.
À partir du moment où nous allons travailler plus longtemps, il serait d’ailleurs assez absurde de considérer qu’à 50 ou 55 ans quelqu’un n’aurait plus rien à apprendre ou à transmettre. L’enjeu consiste plutôt à organiser cette transmission et à faire travailler les générations ensemble.
L’intelligence artificielle change précisément la valeur de certaines compétences. Que peut-elle apporter et que ne remplacera-t-elle jamais ?
Je l’utilise énormément. Pour moi, l’intelligence artificielle est une sorte d’assistant ou de jumeau numérique. Elle m’aide notamment à ne plus avoir peur de la page blanche. Elle permet de structurer une réflexion, de proposer une première ossature et de gagner énormément de temps.
À mesure qu’on l’utilise, qu’on la corrige et qu’on lui donne des exemples, elle apprend aussi notre manière de travailler et de nous exprimer.
Mais je ne veux surtout pas tout lui sous-traiter. Elle peut vous aider à cuire le fameux poulet, pour reprendre mon image, mais elle ne connaît pas réellement son odeur et son goût. Elle ne ressent pas un territoire. Elle ne sait pas qu’une phrase parfaitement correcte sur le papier va être mal reçue par telle personne ou dans tel quartier parce qu’il existe une histoire derrière.
C’est pourquoi l’IA peut paradoxalement redonner de la valeur à des qualités que nous avions peut-être tendance à sous-estimer : l’intuition, la créativité, la singularité, l’émotion, la connaissance humaine et le rapport au terrain.
Quelqu’un de très académique mais sans curiosité risque de produire, avec l’IA, quelque chose d’encore plus standardisé.
À l’inverse, quelqu’un de très créatif ou de très intuitif peut désormais utiliser l’IA pour structurer sa pensée et compenser certaines faiblesses techniques. La technique devient plus accessible. Le supplément d’âme prend donc encore davantage de valeur.
Et finalement, nous revenons toujours au même point : aucune organisation, aucun process et aucune intelligence artificielle ne remplacera la connaissance humaine des lieux, des personnes et de leur histoire.
Le blog de Gildas Lecoq : www.leparidesterritoires.org

