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Entretien avec Gaspard Gantzer, communicant, enseignant et essayiste

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« La joie peut redevenir une force politique »

À l’occasion de la parution de Joie et Paix, Gaspard Gantzer invite à rompre avec le climat d’anxiété qui domine le débat public. Ancien conseiller en communication politique, enseignant et observateur attentif de la vie démocratique, il défend dans cet essai une conviction simple : les sociétés ne se transforment pas durablement sous l’effet de la peur, mais lorsqu’elles retrouvent le désir d’un avenir commun. La joie n’est donc, à ses yeux, ni une diversion ni un optimisme naïf. Elle constitue une véritable puissance d’action.

Pourquoi avoir consacré un livre à la joie alors que le débat public semble aujourd’hui dominé par l’inquiétude, la colère et la peur ?

J’ai justement écrit ce livre parce que j’ai été frappé, au cours des derniers mois et même des dernières années, par cette forme de concours d’anxiété qui s’est installée dans le débat public.

Nous parlons sans cesse de crise économique, écologique, politique, sécuritaire ou géopolitique. Les problèmes sont bien réels et il faut évidemment les traiter. Mais lorsqu’un pays ne parle plus que de ses difficultés, il finit par entretenir l’angoisse, l’anxiété et parfois même une forme de découragement collectif.

Ce n’est sans doute pas un hasard si la santé mentale est devenue une préoccupation majeure. Beaucoup de personnes ont le sentiment qu’on ne leur présente plus l’avenir que sous la forme de menaces ou de sacrifices.

Or, nous ne pourrons sortir des difficultés actuelles qu’en réintroduisant de l’espoir, du désir et de la joie dans notre manière de regarder l’avenir. C’est ce que j’ai voulu défendre dans ce court essai.

Vous affirmez que la joie augmente notre puissance d’agir. Sur quoi repose cette conviction ?

Elle s’inscrit d’abord dans une tradition philosophique, notamment celle de Spinoza, qui montre que la joie augmente notre capacité à agir, tandis que les passions tristes nous enferment et diminuent notre énergie.

J’ai également travaillé sur les apports de la psychanalyse. Freud évoque notamment un principe de plaisir qui nous conduit vers la vie, alors que la pulsion de mort peut nous conduire vers la destruction.

Mais chacun peut aussi l’observer dans sa propre existence. Dans nos relations avec nos enfants, nos proches, nos amis ou notre compagnon de vie, nous réglons rarement durablement les problèmes uniquement par le conflit. Nous avançons davantage par la confiance, l’affection et le désir de construire quelque chose ensemble.

Je l’ai également constaté dans la vie politique. Les grandes victoires électorales et les grandes transformations collectives se sont presque toujours appuyées sur un élan positif. Le « Yes We Can » de Barack Obama, « Ensemble, tout devient possible » de Nicolas Sarkozy ou encore la campagne de François Hollande ont, chacun à leur manière, créé une dynamique et donné le sentiment qu’un changement pouvait advenir.

La politique mobilise lorsqu’elle donne envie d’avancer.

La joie peut aussi être utilisée comme un argument publicitaire. Ne risque-t-elle pas de susciter des promesses excessives, puis de la déception ?

Ce risque existe, bien sûr. La joie ne doit pas devenir une formule artificielle ou une promesse magique. Il ne suffit pas d’afficher un sourire ou de tenir un discours positif pour faire disparaître les difficultés.

Mais ce risque me paraît beaucoup moins important que celui qui consiste à dire aux citoyens que tout est terminé, que le déclin est irréversible et qu’il ne leur reste plus qu’à attendre l’effondrement.

Il y a là une forme de pari : nous ne sommes jamais certains que l’espoir produira les résultats attendus, mais nous avons beaucoup à perdre en renonçant à croire que l’avenir peut encore être amélioré.

L’optimisme peut parfois conduire à une déception. Le défaitisme, lui, produit presque toujours de l’impuissance.

Votre livre apparaît ainsi comme une réponse aux récits du déclin et du repli sur soi…

Je l’assume. Les discours qui expliquent en permanence que tout est perdu, que la société est condamnée et que le salut passe par le repli sur soi font beaucoup de mal au pays.

Ils flattent les instincts les plus négatifs, opposent les individus et les groupes, et entretiennent le ressentiment. Or, on ne construit pas une société durable sur la haine ou sur la division.

L’histoire montre que le repli sur soi n’a jamais produit beaucoup de progrès collectif. À l’inverse, l’ouverture, la coopération et la confiance ont permis de nombreuses avancées, même si elles ont parfois suscité des déceptions.

Je préfère donc prendre le risque d’un point de vue qui pourra être jugé trop positif plutôt que de participer à un déclinisme ambiant qui ne peut produire, à terme, que davantage de conflits.

La joie n’efface pas les désaccords. Elle permet simplement d’éviter qu’ils nous condamnent à l’impuissance.

À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, à quoi pourrait ressembler un projet politique fondé sur le désir et la joie ?

Il faut distinguer la forme et le fond.

Sur la forme, une campagne politique pourrait d’abord être menée avec davantage de sourire, de légèreté et même quelques éclats de rire. Cela permettrait aussi de montrer une forme de recul sur soi. Les Français ont envie de célébrer, de se retrouver et de partager des émotions collectives. On le voit à l’occasion des grands événements sportifs, des fêtes populaires ou de la Fête de la musique.

La politique gagnerait à renouer avec cette énergie, au lieu de donner en permanence le sentiment d’être un exercice austère ou anxiogène.

Sur le fond, il faut bien sûr apporter des réponses aux problèmes immédiats. Mais il faut aussi décrire le monde que nous pourrions construire ensemble.

Comment imaginer une société moins productiviste, mais plus apaisée ? Comment recréer des liens personnels, familiaux ou de voisinage ? Comment faire de l’intelligence artificielle non pas une menace, mais un tremplin ? Comment considérer l’allongement de la durée de la vie comme une chance, en permettant à chacun de vieillir en meilleure santé ?

Nous avons tendance à regarder chaque transformation sous son angle le plus négatif. Pourtant, beaucoup de ces évolutions contiennent aussi des possibilités de progrès.

La politique est toujours une affaire de point de vue. Je défends celui qui consiste à montrer les chemins possibles plutôt qu’à annoncer uniquement les catastrophes à venir. La joie ne dispense pas d’agir sur le réel. Elle donne envie de le transformer.

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